Travaux récents et en cours

L’essentiel de mon travail de ces dernières années tourne autour de l’intelligence artificielle et ses rapports avec l’intelligence et la cognition humaines (deux phénomènes liés mais distincts). La question est très profondément modifiée par l’apparition des grands modèles de langage (LLM) et plus largement de l’IA générative. Dans mon livre de 2023, j’ai pu en tenir compte et identifier les principaux problèmes qui en découlent et restent au centre des débats. On constate néanmoins une accélération quantitative et qualitative sur tous les plans, depuis l’usage planétaire des systèmes d’IA tant dans la vie quotidienne que dans toutes les professions et dans la guerre. Les enjeux économiques et géostratégiques dépassent l’entendement. Les opinions les plus variées s’affrontent dans un capharnaüm aggravé par l’incertitude sur les mécanismes à l’œuvre dans les systèmes d’IA, par la propagande pro-IA des entreprises du secteur et de leurs alliés dans les milieux dirigeants, par la mauvaise information du public et des dirigeants politiques. Mais il ne fait de doute pour personne, quelle que soit la position qu’on occupe sur l’axe qui va du scepticisme à la croyance absolue, et sur celui qui va de la révulsion et de la terreur à l’adhésion enthousiaste, que le mot de révolution s’applique bel et bien à l’IA. On hésite à le dire puisque chacun ou presque en est désormais convaincu, mais que l’on songe qu’il n’en allait pas de même ne serait-ce qu’il y a quelques années.

Mes travaux sur l’IA se divisent à peu près en quatre ensembles d’importance inégale :

  1. Une réflexion sur le contraste entre l’efficacité déraisonnable des LLM et la prétention au moins aussi déraisonnable de l’IA à égaler voire surpasser l’intelligence humaine. C’est l’axe sur lequel repose mon livre de 2023, dont une édition poche, mise à jour et augmentée, paraît en septembre 2026 : Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme, coll. Folio Essais. De nombreux articles et interventions déclinent ce thème, p. ex. « « Qu’est-ce qui échappe à l’intelligence artificielle ? » : une question ambiguë », in F. Levin, E. Ollion (dir.), Peut-on échapper à l’intelligence artificielle ?, Paris : Hermann, 2024, p. 31-50 ; « L’IA a-t-elle progressé ? », L’Esprit d’Archimède, n°11, janvier-juin 2024, p. 38-40 ; “Daniel Andler : « Le lien de l’IA au robot n’aura pas la dimension affective, vitale, de mon lien avec mon corps » », entretien avec Florian Forestier, Revue politique et parlementaire, 17 janvier 2024, https://www.revuepolitique.fr/le-lien-de-lia-au-robot-naura-pas-la-dimension-affective-vitale-de-mon-lien-avec-mon-corps/; « L’intelligence générale artificielle : mirage ou illusion de continuité ? », in Xavier Leroy et al. (dir,), Formes de l’intelligence, Odile Jacob, à paraître automne 2026 ; (avec Mehdi Khamassi), « Intelligence artificielle surpuissante et robotique autonome » inD. Andler & S. Ciranna, dir.,Technologies émergentes et sagesse collective, Odile Jacob, sous presse.
  2. Une exploration de ce qui est désigné dans le domaine comme l’éthique de l’IA (AI ethics), et qui concerne en réalité un ensemble disparate de questions déontologiques, juridiques, pragmatiques ainsi que proprement éthiques. Les nombreuses (plusieurs centaines de) directives, codes et chartes éthiques sont peu opératoires. L’éthique de l’IA est le plus souvent subordonnée à l’éthique du domaine dans lequel se déploient les systèmes d’IA (éducation, santé, droit, maintien de l’ordre, champ de bataille…). Certaines dimensions sont transversales ; je m’intéresse particulièrement à la préservation de la confiance (à distinguer de la fiabilité), qui irrigue l’ensemble des rapports sociaux, et que la production par l’IA de fausses personnes (chatbots, IA compagnons) met en péril. Voir « Elusive AI Ethics », à paraître dans un ouvrage collectif.
  3. L’examen des conditions de déploiement et des effets de l’IA dans les domaines de la médecine, de l’éducation et de la recherche scientifique. Je défends, en matière d’éducation, le « bilinguisme numérique », c’est-à-dire la nécessité de créer deux voies parallèles dans l’enseignement, à tous les niveaux, pour les élèves et étudiants et pour les enseignants : chacun dispense ou suit des cours, crée ou participe à des activités, dont certaines mobilisent les technologies numériques, IA comprise, et d’autres s’en passent complètement. C’est ainsi qu’on assure à la fois le développement des capacités cognitives fondamentales, sans les court-circuiter par recours au numérique, et la capacité de manipuler et de tirer le meilleur profit des technologies. Ce principe du bilinguisme numérique me semble devoir s’appliquer également dans la recherche scientifique, dans la clinique et d’autres compétences expertes telles que l’architecture ou l’administration. Voir « A plea for technological bilingualism in education”, IAU Horizons, vol. 29, n°1, May 2024, p. 19-20 ; “L’éducation avec et sans technologie : pour un bilinguisme éducatif », Administration et éducation, n° 183, septembre 2024, pp. 35-44.
  4. Plus récemment je me suis penché sur la question de la créativité : un système d’AI peut-il être réputé capable de créativité, qu’il s’agisse d’art, de science, voire d’autres activités (politique, management…) ? Voir une première tentative : “Creativity, problem-solving and artificial intelligence », in N. Erinakis et al., eds., I write, I translate, I think in the age of Artificial Intelligence (titre provisoire).

Dans les prochaines années, je compte aborder une dimension que j’ai peu explorée, celle de la dimension sociale de l’IA. À certains égards, les groupes humains se comportent comme des individus et développent une intelligence collective qui est l’homologue de l’intelligence individuelle, et qui présente par rapport à l’IA « sociale » des différences peut-être aussi fondamentales que celles qui séparent, au niveau de l’individu, l’IA de l’intelligence humaine.

L’IA me sert aussi d’entrée dans la question plus large des technologies émergentes, dont l’autre pan principal est constituée par les biotechnologies, mais qui comprend une grande variété de domaines relevant d’autres disciplines fondamentales telles que la physique. Mon interrogation porte sur la maîtrise que la société doit et peut exercer sur le développement et le déploiement des technologies.  Sur ces questions je bénéficie du travail collectif du groupe TESaCo et de ma participation à certains comités de l’Académie des sciences. Voir « Quelle sagesse collective pour les technologies émergentes ? », inD. Andler & S. Ciranna, dir.,Technologies émergentes. Pour reprendre la main, la sagesse collective, Odile Jacob, sous presse ; « Rapport sur la 5G et les réseaux de communications mobiles », rapport de l’Académie des sciences, Paris, 12 juillet 2021 ; « Grandes Constellations de Satellites : Enjeux et Impacts », Académie des sciences, 30 mars 2024.

Enfin, dans un proche avenir, je voudrais revenir à la question du naturalisme, qui m’avait occupé avant mon retour à la question de l’IA et donné lieu à mon livre La silhouette de l’humain. Quelle place pour le naturalisme dans le monde d’aujourd’hui ?, 2016 et à plusieurs articles, en la plaçant sous la double considération du statut des productions de l’IA et de l’incomplétude du savoir humain.